Falardeau, Serge

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Serge FalardeauSerge Falardeau arbore une petite veste en denim aux couleurs chatoyantes sur une chemise joliment coupée et une cravate à l’effigie de Mickey Mouse. « J’ai une collection de cravates amusantes qui attirent l’attention des gens, confie-t-il. Pendant qu’ils regardent ma cravate, ils ne voient plus ma canne blanche et cela a l’effet de les mettre à l’aise. » Une bonté indéniable émane de cet être qui sait depuis longtemps jongler avec les soubresauts de la vie.

Un gêne défectueux et très rare, transmis par ses parents, est à l’origine de la maladie dont souffre Serge. « Comme avec la loto, j’avais une chance sur un million d’avoir la rétine pigmentée…et j’ai gagné! », ajoute-t-il dans un grand rire. En fait, Serge est atteint du syndrome d’Usher, une maladie caractérisée par une surdité associée à une cécité progressive. « Depuis l’âge de 13 ans, je ne voyais plus les étoiles dans le ciel, mais je croyais que c’était normal, se souvient-il. À 23 ans, alors que je conduisais mon auto, un ami qui était passager s’est mis à crier. J’étais passé à un cheveu de frapper un petit garçon qui traversait la rue devant nous. Je ne l’avais pas vu. » Le diagnostic de l’optométriste chez qui il s’est précipité a évidemment entraîné la fin de son permis de conduire. Pour comprendre la déficience visuelle de Serge, il faut s’imaginer voir à travers un tube. « La plupart des gens ont une vision périphérique de 180 degrés, la mienne est maintenant de 7 », illustre-t-il.

Pour contrer sa perte d’ouïe, aujourd’hui évaluée à plus de 60%, Serge porte des appareils auditifs. Certains environnements demeurent cependant de véritables handicaps comme les grandes salles avec un nombre élevé de gens tel ce jour où il passait une entrevue pour un poste convoité dans une université. « La salle était vaste et le panel comptait neuf personnes. De plus, il y avait une ventilation très bruyante. J’ai dû, à maintes reprises, faire répéter les questions qu’on a cru que je ne comprenais pas. Nuance, je ne les entendais tout simplement pas. » Un souvenir plus plaisant remonte cependant à la surface. « J’assistais à une conférence à Thunder Bay en 1992 avec plus de 300 participants. Lors du cocktail, qui se résumait pour moi à un intense bourdonnement, je me suis retrouvé près de l’invité d’honneur. Il a dû remarquer mes prothèses auditives parce qu’il a eu la gentillesse de me prendre à part et j’ai alors pu librement converser avec lui. »

Pour masquer un certain malaise face à son handicap auditif, Serge admet avoir fait semblant pendant plusieurs années de bien entendre. Il se rappelle des sorties au restaurant avec des collègues où il riait d’histoires apparemment drôles qu’il n’avait pas bien comprises. « Aujourd’hui, je n’hésite plus à faire répéter les gens », dit-il. Adopter de nouvelles attitudes est d’ailleurs l’une des invitations que formule Serge aux participants des ateliers de sensibilisation offerts par Le Phénix. « Nous avons la responsabilité d’aider les gens à mieux comprendre notre réalité en leur expliquant, par exemple, de ne pas se gêner pour nous demander si nous avons besoin d’aide. » Heureux de contribuer à l’intégration des personnes avec des limitations, il souligne : « Pour nous qui vivons avec une déficience, c’est l’occasion de rayonner comme les véritables vainqueurs que nous sommes. »

En 1986, après dix ans sur le marché du travail, Serge a décidé de retourner sur les bancs d’école. Direction : l’université où il s’est inscrit en travail social. « Avec mes deux handicaps physiques, j’étais conscient qu’il valait mieux aller me chercher un bac si je voulais préserver mon employabilité. » Incarnation même de ténacité, il a tenu le cap sur son objectif malgré les nombreuses heures de trajet d’autobus entre North Bay, où il habitait à l’époque, et l’Université laurentienne de Sudbury. Sa détermination lui a valu le titre d’«étudiant qui n’a jamais lâché », décerné par l’un de ses professeurs à l’issue de ses quatre années d’études universitaires.

Par la suite, Serge a travaillé au sein de divers organismes dont l’Institut national canadien pour les aveugles, l’Ombudsman de l’Ontario et les Anciens Combattants. Depuis son déménagement à Ottawa en 2008, il a diversifié son horizon professionnel et œuvré du côté de l’administration et des finances au ministère des services sociaux et communautaires. Mais sa passion demeure le travail social avec lequel il aimerait renouer. Malheureusement, l’exigence de détenir un permis de conduire est fréquente dans le domaine et se révèle un obstacle de taille pour Serge qui déplore les préjugés de certains employeurs. Dommage car ils se privent ainsi d’un humaniste qui a à cœur d’aider ses pairs.

Poète à ses heures, Serge aime comparer les gens qu’il rencontre à des livres. « Comme avec la couverture d’un livre, nous avons vite une perception de la personne qui se trouve devant nous. Puis, lorsqu’elle partage des éléments de sa vie, c’est comme lire les différents chapitres de sa biographie. »

L’histoire de Serge en est une de résilience où l’apitoiement ne fait pas partie du quotidien. Ce père de deux garçons, aujourd’hui âgés de 27 et 31 ans, reconnaît cependant avoir traversé une période dépressive au moment de l’annonce du diagnostic de cécité. « Mon estime personnelle avait baissé et j’ai eu besoin d’aide pour surmonter l’épreuve. » Aujourd’hui encore, Serge se réjouit d’avoir fait le bon choix. « J’ai opté pour le plaisir au lieu de la pitié. »

De 1996 à 1998, Serge a allié force physique et endurance, et s’est démarqué en dynamophilie, communément appelée powerlifting. Dans cette discipline où l’athlète doit lever des poids, Serge a récolté plusieurs médailles d’or dans des compétitions provinciales et nationales, et s’est classé 4e lors d’un événement international à Colorado Springs aux États-Unis. Depuis cette époque glorieuse, Serge avait délaissé le sport. Mais lorsqu’il a vu son amie de cœur, Maureen, courir le demi-marathon d’Ottawa en 2009, le plaisir de l’entraînement et le goût des défis lui sont revenus en mémoire. C’est donc à grandes enjambées qu’il s’est dirigé de nouveau vers le gymnase en vue de parcourir 5 km lors de la fin de semaine des courses d’Ottawa en mai 2010. «Avant, je détestais courir, avoue Serge. Maintenant, j’ai un but : pouvoir un jour courir le demi-marathon avec ma copine. »

« Avec mon champ de vision limité, je ne vois rien de côté, ce qui sera un obstacle de taille avec des milliers de gens autour de moi. Alors, je prévois faire le Père Noël, c’est-à-dire me contenter d’être le dernier de la parade », lance-t-il avec humour. Mais dans la course à la persévérance, Serge Falardeau est de loin premier en tête de lice!